M. Altendorf, 2023 a été votre dernière année en tant que CEO. Quelles ont été les performances d'Endress+Hauser ?
Altendorf : globalement, nous avons eu une bonne année, même si nous sommes restés confrontés à des difficultés dans les chaînes d'approvisionnement et de logistique et que les bouleversements dus à la crise énergétique nous ont donné du fil à retordre. Les taux de change ont également joué contre nous. Nous avons néanmoins enregistré une forte croissance organique, amélioré notre résultat, créé des emplois dans le monde entier et investi comme jamais.
Qu'est-ce qui a marqué la croissance de l'entreprise ?
Altendorf : certains clients ont réduit leurs stocks une fois que la situation sur les marchés d'approvisionnement s'est quelque peu détendue. Nous avons ressenti cet impact dans divers domaines, tels que l'industrie alimentaire et l'ingénierie mécanique. Dans l'industrie chimique, nous assistons à un transfert des investissements de l'Europe vers les Amériques, l'Asie et le Moyen-Orient, ainsi qu'à une délocalisation de la production de la Chine vers l'Asie du Sud-Est et l'Inde. L'électromobilité, les énergies renouvelables, l'efficacité des ressources et les économies d'énergie ont été une fois de plus les moteurs de nos activités.
M. Selders, vous avez pris le relais en tant que CEO au début de l'année. Serez-vous en mesure de présenter des chiffres d'un niveau similaire pour 2024 ?
Selders : depuis la mi-2023, nous observons un fléchissement des nouvelles commandes à des degrés variables selon le secteur et la région. Nous ne sommes pas encore sortis de cette situation. Beaucoup de choses dépendent donc d'une éventuelle reprise économique dans la seconde moitié de l'année. Mais nous avons commencé l'année avec un solide carnet de commandes et nos commerciaux font tout pour faire repartir les chiffres à la hausse. Après des années de croissance à deux chiffres, nous allons probablement devoir nous contenter d'un seul chiffre.
Quels sont d'après vous les défis de l'année en cours ?
Selders : l'un des points les plus importants pour le groupe sera d'assurer la croissance et la rentabilité. Nous sommes confrontés à des défis qui varient d'une région à l'autre. En Allemagne, nous devons acquérir de nouveaux clients, car certains secteurs d'activité quittent le pays. Aux États-Unis, la priorité consiste à préserver la forte croissance de ces dernières années. Et en Chine, nous devons nous positionner de manière à rester prospères dans un environnement qui connaît désormais une faible croissance. Le deuxième grand sujet est le partenariat stratégique prévu avec SICK. Si les négociations aboutissent, la gestion de ce projet demandera beaucoup de travail. L'intégration des organisations commerciales, l'innovation collaborative et la production dans une joint-venture sont des opérations que nous n'avons encore jamais gérées à cette échelle.
Peter Selders (54 ans), titulaire d'un doctorat en physique, est devenu CEO du groupe Endress+Hauser en janvier 2024. Auparavant, il a travaillé au centre de production dédié à la mesure du niveau et de la pression à Maulburg, dans le sud de l'Allemagne, où il occupait les fonctions de directeur général depuis 2019. En s'inspirant de l'alpiniste Rainer Petek, il déclare : "Nous surestimons notre capacité à prévoir les choses et sous-estimons notre capacité à gérer l'incertitude." Ce passionné de randonnée estime qu'une bonne préparation est indispensable, surtout lorsqu'il sillonne les sentiers de montagne accompagné de sa femme et de leurs cinq enfants.
Comment la coopération prévue avec SICK s'intègre-t-elle dans la stratégie d'Endress+Hauser ?
Selders : à mes yeux, c'est un mariage parfait, et pas seulement sur le papier. C'est ce que montre le bilan de toutes nos échanges et visites. SICK et Endress+Hauser partagent une culture similaire et de nombreuses valeurs. Les deux entreprises placent l'être humain au centre de leurs préoccupations et leur action est guidée par une approche de long terme. De plus, nous voyons tous deux la protection du climat et de l'environnement comme une opportunité. Et il n'y a pas de chevauchement dans nos gammes d'industrie des process. Les produits de SICK complètent les nôtres, ce qui nous permet de mieux servir encore nos clients.
Altendorf : nos clients doivent rendre leur production plus durable et réduire leur empreinte CO2. Le partenariat prévu nous permettrait de leur proposer une gamme complète pour relever ces défis. Les débitmètres à gaz et les analyseurs de SICK devraient aider nos clients à exploiter plus efficacement leurs installations, à mieux utiliser les ressources et à surveiller avec précision l'impact environnemental.
Qu'est-ce qui fait encore obstacle à cette coopération ?
Selders : il reste encore beaucoup de détails à régler, comme les questions juridiques et commerciales et comment intégrer les plates-formes informatiques. Notre objectif est d'obtenir une transition en douceur. Au lancement de la coopération, nos clients ne doivent absolument rien remarquer. Ce qui est primordial pour nous, c'est d'obtenir l'adhésion du personnel. Nous évoluons dans un environnement technologique. Qu'il s'agisse d'innovation, de production ou de distribution et service après-vente : notre réussite repose sur les connaissances et les compétences de nos collaborateurs. Pour conclure l'accord, nous devons les motiver et les convaincre de s'engager sur cette voie avec nous. Nous voulons y parvenir par l'ouverture et la transparence.
Altendorf : : il est important de signifier clairement qu'il ne s'agit pas simplement d'une acquisition. Il s'agit du partenariat à long terme de deux entreprises familiales performantes qui peuvent être encore plus performantes en unissant leurs forces.
Si l'on considère l'avenir, M. Selders, dans quelle direction voulez-vous faire évoluer Endress+Hauser ?
Selders : je tiens à préciser d'abord qu'Endress+Hauser se porte très bien. Nous n'avons aucune raison de changer de cap. Mais bien sûr, en tant qu'entreprise, nous ne pouvons pas nous permettre de nous reposer sur nos lauriers. Nous devons constamment évoluer pour perpétuer notre réussite. En tant qu'entreprise familiale, nous sommes parfaitement placés pour le faire car nous agissons à long terme et notre culture valorise la coopération ainsi que la solidarité. Nous veillons également à faire évoluer cette culture afin de préserver ce qui nous définit et nous différencie aujourd'hui.
À quelles thématiques allez-vous vous consacrer dans les années à venir ?
Selders : nos deux thématiques principales sont la durabilité et la digitalisation : la durabilité parce que sans protection du climat et de l'environnement, la vie sur notre planète ne sera plus possible. Mais l'idéalisme et les sacrifices à eux seuls ne permettent pas de résoudre ce problème. Nous devons réussir à concilier durabilité et progrès économique tout en parvenant à des coûts compétitifs. Cela vaut pour nos clients tout comme pour nous, en tant qu'entreprise. La digitalisation, deuxième grande thématique, est la clé d'un grand nombre de choses. Celles-ci englobent la durabilité, pour consommer moins de ressources et les utiliser plus intelligemment et plus efficacement, mais aussi pour faire face aux défis d'une société vieillissante et de la pénurie de main-d'œuvre qualifiée. La digitalisation est un outil extrêmement important pour nous. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de toutes les technologies disponibles dans nos produits, dans nos interactions avec nos clients ainsi que dans nos processus internes, comme nous l'avons formulé dans notre stratégie.
Comment allez-vous aborder vos responsabilités de CEO ?
Selders : je tiens d'abord à préciser que je ne me considère pas comme un one-man-show. J'ai l'esprit d'équipe et je travaille toujours avec les gens. Je suis convaincu que nous aboutissons toujours à la solution optimale en abordant les problèmes sous différents angles. C'est pourquoi je commence par écouter pour comprendre et déterminer ce qu'il faut faire, avant de passer à la mise en œuvre résolue des décisions prises. Cela nécessite parfois plus de temps et d'énergie, mais procure un résultat plus durable. C'est pourquoi il est important de rallier les gens à sa cause. Il n'est pas possible d'évoluer sans faire d'efforts. Les choses se font rarement d'elles-mêmes. Il faut alors faire preuve de persévérance pour ne pas abandonner. Et la réussite est beaucoup plus facile quand on se fait confiance mutuellement.
Matthias Altendorf (56 ans) a débuté sa carrière chez Endress+Hauser par un apprentissage en mécanique suivi d'études, d'un séjour à l'étranger et d'une formation continue. Il a été nommé CEO du groupe en 2014 et président du conseil de surveillance en 2024. Son équilibre, il le trouve dans différents loisirs : la voile, les échecs, la moto et le travail forestier. Des loisirs auxquels s'ajoutent les voyages, les arts et la lecture. Matthias Altendorf est marié et père d'un fils adulte.
M. Altendorf, vous vous retirez après 10 ans passés au poste de CEO. Quels sont la plus grande réussite et le plus grand échec qui vous restent en mémoire ?
Altendorf : la cessation des activités en Russie a été pour moi une période très douloureuse. J'avais pris mes fonctions dans le but de ne jamais effectuer de licenciements pour motif économique. C'est précisément ce qu'il nous a fallu faire en Russie, et nous avons dû nous séparer de nombreux collègues de valeur. Bien entendu, c'était une conséquence de l'invasion russe en Ukraine et des sanctions levées par l'Occident. Mais si vous voulez, cela reste mon plus grand échec. Nous avons également traversé deux crises difficiles alors que j'étais CEO : la crise des prix du pétrole, en début de mandat, puis la pandémie de coronavirus. Nous avons réussi à très bien surmonter les deux situations avec nos clients, nos collaborateurs et nos actionnaires. Et nous sommes parvenus à en faire une opportunité. Endress+Hauser est sorti des deux crises à la fois dynamisé et renforcé. C'est notre plus grand succès à mes yeux.
Vous resterez présent et actif dans l'entreprise à titre de président du conseil de surveillance. Comment voyez-vous votre nouveau rôle ?
Altendorf : je ferai bien sûr tout mon possible pour que M. Selders prenne un bon départ. Et je dirigerai le conseil de surveillance tout en veillant à maintenir un contact étroit avec nos actionnaires. Il s'agit également d'accompagner le changement de génération au sein de la famille Endress. Cette continuité est importante pour nous en tant qu'entreprise familiale. Je continuerai à voyager, à rendre visite à nos unités et nos clients, et à représenter Endress+Hauser. Je veux rester proche de l'entreprise, des gens et des technologies, entre autres pour pouvoir comprendre les décisions prises par le comité de direction.
Cependant, vous n'allez plus vous consacrer entièrement à Endress+Hauser. Quels sont vos projets dans cette nouvelle phase de votre vie ?
Altendorf : il n'y a pas de raison de s'inquiéter, je vais continuer à mener une vie bien remplie ! Parallèlement à mes fonctions chez Endress+Hauser, j'enseigne, joue un rôle actif dans des associations et siège également dans d'autres conseils de surveillance. En ce qui concerne ma vie privée, je vais avoir plus de temps à consacrer à ma femme et mes loisirs.
M. Selders, M. Altendorf, quels seront vos défis personnels pour 2024 ? Que souhaitez-vous réaliser d'ici la fin de l'année ?
Selders : avec mes collègues du comité de direction et l'ensemble de l'équipe Endress+Hauser, j'aimerais gérer avec succès une année plutôt difficile sur le plan économique. Si l'on peut dire à la fin 2024 que nous avons fait de notre mieux dans les circonstances générales, et que nous avons continué à nous développer un peu, le bilan de ma première année en tant que CEO aura été bon !
Altendorf : si nous y parvenons et trouvons une bonne voie commune, en tant que CEO et président du conseil de surveillance, alors nous aurons tout fait comme il faut !
Unir ses forces
Endress+Hauser et le spécialiste allemand des capteurs, SICK, envisagent un partenariat stratégique. Les entreprises ont signé en octobre 2023 une déclaration d'intention relative à la division d'automatisation des process de SICK. L'objectif du partenariat est de compléter la gamme de produits Endress+Hauser en y ajoutant l'équipement d'analyse des process et de mesure du débit de gaz conçu par SICK. Les équipes de distribution et service après-vente de la division d'automatisation des processus de SICK seront intégrées au réseau commercial international d'Endress+Hauser. Une joint-venture sera mise en place pour assurer la production et le développement de l'équipement de process SICK. Cette division de SICK compte aujourd'hui près de 1600 collaborateurs et génère un chiffre d'affaires annuel de plus de 350 millions d'euros.